Inde: "Le développement émanera du savoir de chacun et surtout des plus pauvres" (l'Express)

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Chers Amis,

ci-dessous un un le portrait du Professeur Anil Gupta -un des grands leader indiens de l'innovation- que nous avons récemment publié sur le site de l'Express.

Anil Gupta est un peu un Gandhi des temps modernes, a la difference pres qu'il reconnait lui le besoin de s'appuyer sur le pouvoir transformationnel des technologies. Gandhi, choque par les atrocites de la guerre qui finit par enfanter la Bombe, etait beaucoup plus mefiant...

Merci a Cecile pour les photos!

Bonne lecture!

Nicolas

http://www.lexpress.fr/actualite/inde-le-developpement-emanera-du-savoir-de-chacun-et-surtout-des-plus-pauvres_1275967.html


Inde: "Le développement émanera du savoir de chacun et surtout des plus pauvres"


 

27/08/2013 à 10:05

"Le développement de l'Inde ne pourra pas venir que des entreprises. Il émanera de la créativité et du savoir de chacun, et surtout des plus pauvres", estime le professeur Anil Gupta. Son portrait signé par nos contributeurs Nicolas Miailhe et Brune Poirson. 


Inde: "Le développement émanera du savoir de chacun et surtout des plus pauvres"


 

"La source d'une croissance durable et équitable se trouve non pas seulement dans les salles confinées des laboratoires de recherche et de développement mais aussi dans le savoir et la créativité du monde rural", estime Anil Gupta.

AFP

"Le développement de l'Inde ne pourra pas venir que des entreprises. Il émanera de la créativité et du savoir de chacun, et surtout des plus pauvres". Pour Anil Gupta, professeur dans une des plus prestigieuses écoles de management indienne, la source d'une croissance durable et équitable se trouve non pas seulement dans les salles confinées des laboratoires de recherche et de développement mais aussi dans le savoir et la créativité du monde rural, au plus bas de la pyramide


"Je suis un professeur parce que les professeurs peuvent insuffler de l'espoir", glisse ce Gandhien convaincu. De l'espoir, il en offre aux plus pauvres en consacrant son existence depuis près de 30 ans à l'identification, la diffusion et la promotion de la foule d'innovations qui irriguent la société indienne. 


Le Professeur Gupta aide les paysans, artisans, petits commerçants, chauffeurs de Rickshaw, femmes au foyer, qui peuplent son pays, à prendre conscience de leur créativité et à valoriser leur savoir. Une valeur bien plus que marchande: unesource de progrès pour toute la société. 

"J'ai rencontré un paysan qui avait mis sur pied une machine à ramasser les graines d'arachide tout en séparant les cosses de la terre. Le fait de rendre publique son innovation et de l'aider à lacommercialiser a permis non seulement d'améliorer ses conditions de vie à lui, mais également celles de nombreux autrespaysans indiens", explique Anil Gupta les yeux pétillants. 

Un réseau pour partager les innovations au bas de la pyramide

Visionnaire et avant-gardiste, Anil Gupta a créé il y a 25 ans leHoney Bee Network (traduction: "réseau de l'abeille"), une organisation à but non lucratif, structurée en réseau. "Le but premier était de mettre fin à une asymétrie fondamentale, qui prévaut encore trop souvent malheureusement: l'innovateur, ou celui qui possède le savoir en premier lieu, n'est pas rétribué. Surtout si le capital financier et social de cette personne est limité", explique le Professeur avec agacement. 

"Les innovations qui émergent au bas de la pyramide sont capturées par le marché formel, améliorées et commercialisées, sans que ceux qui en sont la source n'en bénéficient. Cet état de fait contribue aussi malheureusement à laisser dans l'ombre beaucoup d'inventions et à maintenir de très nombreuses personnes au bas de la pyramide", s'insurge Anil Gupta. 


Le Honey Bee Network est né de cette volonté de lutter contre ce qu'il n'hésite pas à appeler del'exploitation intellectuelle. Il vise également à connecter les innovateurs entre eux par le biais d'un puissant réseau de volontaires qui s'activent aux quatre coins de l'Inde. 

Le visage d'Anil Gupta s'illumine soudain d'un sourire malicieux: "une abeille fait deux choses que les intellectuels ou hommes d'affaires ne font que trop rarement, elle collecte le pollen des fleurs sans que les fleurs ne s'en plaignent, et elle connecte les fleurs entre elles grâce à la pollinisation". Si ses cheveux et sa barbe n'étaient pas blancs on pourrait facilement lui donner 20 ans, tant il déborde d'énergie et d'enthousiasme. 

Le réseau est construit sur certains principes fondamentaux. "Pour qu'un système d'information soit soutenable, il doit être à la foisjuste et équitable. Ainsi, le Honey Bee Network donne toujours le nom de l'innovateur ou du détenteur du savoir traditionnel. Cela nous permet de reconnaître la propriété intellectuelle de celui qui a partagé l'information. D'autre part, tout bénéfice issu de cette connaissance traditionnelle ou d'une innovation revient à celui qui en est la source. Nous n'en démordons pas!", soutient fermement Anil Gupta. 

Plus de 100 000 innovations recensées

Revisitant une pratique mythique de l'idéal Gandhien, il organise régulièrement les désormais fameuses "ShodhYatra", lancées il y a 15 ans: de grandes marches de la connaissance et de l'innovation à travers les campagnes les plus reculées d'Inde. A la manière des abeilles pollinisatrices, leur but est double: aller à la rencontre des masses rurales pour permettre aux créateurs de faire valoir leurs inventions tout en diffusant sur place les innovations identifiées ailleurs. 

Ainsi, une machine à tisser à double trame fabriquée par une femme dans l'état reculé du Manipur, une bobine magnétique créée en Assam ou encore une machine à fabriquer des bâtons d'encens issue du Gujarat ont franchi les frontières des villages qui les ont vu naître. Grâce à cet essaimage méticuleux et d'apparence chaotique le Honey Bee Network revendique aujourd'hui une base de données de plus de 100 000 inventions et pratiques innovantes dans des domaines aussi variés que l'agriculture, la santé, la création artistique, le transport, ou encore la protection de la biodiversité, et l'éducation. 


S'appuyant sur la pénétration massive du téléphone mobiledans les zones rurales, et demain sur l'Internet à haut débit, le Professeur Gupta a lancé une série de plateformes d'essaimage en ligne afin étendre la portée de son réseau, catalyser les flux et en démultiplier les effets. Son but est par exemple qu'un paysan du nord de l'Inde puisse bénéficier d'un outil ou d'une technique qui a vu le jour au sud de l'Inde, au Bangladesh ou même en Afrique. 

"Ce que l'Inde peut apporter au monde est le pluralisme et sa capacité à s'accommoder et à vivre avec la diversité. Il est important de résister à la grande tendance de fond de notre époque: l'uniformisation", professe-t-il. 

Conscient des limites de la pénétration de l'anglais dans les zones rurales et soucieux de préserver les particularismes linguistiques et culturels -ferments indispensables d'un écosystème dynamiquede l'innovation- Anil Gupta est persuadé que seule la traduction du corpus accumulé en langage vernaculaire peut permettre d'assurer son utilisation la plus large. A ce jour, le Honey Bee Network est présent dans près de 75 pays et publié dans de nombreuses langues, dont sept des langues les plus parlées en Inde telles que le Tamoul ou l'Oriya. 


Pour structurer et institutionnaliser le réseau, Anil Gupta et ses collaborateurs ont créé plusieurs organisations. En 1993, la Société pour la Recherche et les Initiatives pour les Technologies et les Institutions (SRISTI ou Society for Research and Initiatives for Technologies and Institutions) voit le jour, puis c'est au tour du Réseau pour le Développement des Innovations de Terrain (GIANou Grassroots Innovation Augmentation Network). 

Le but est d'apporter un soutien scientifique, technique et légal aux innovateurs du bas de la pyramide. Face à l'ampleur du projet et à son potentiel en matière de développement, Anil Gupta obtient le soutien du gouvernement central pour lancer la Fondation Nationale pour l'Innovation en 2000. 

Changer la façon dont on pense l'innovation

Dans un pays qui compte près de 800 millions de personnes vivant avec moins de deux euros par jour et où 94% de la population active travaille dans le secteur informel, reconnaître, soutenir et diffuser le savoir et les innovations qui émergent et prospèrent au coeur des bidonvilles et des villages reculés est unenjeu capital pour le pays. 

"Je suis triste de constater que l'Inde, qui est en train de devenir une grande puissancetourne le dos à tout un pan de sa société. Le gouvernement et les élites ont les yeux rivés sur le secteur formel". Anil Gupta, qui se positionne sans ambiguïté à la gauche de l'échiquier politique, dénonce pourtant la logique d'assistanat à sens unique qui sous-tend la plupart des grands programmes sociaux. 

Selon lui, ils sont peu efficaces parce qu'ils se contentent d'uneapproche par le sommet ("top-down"), sans s'appuyer ni même tenir compte de tout le savoir et la créativité que possèdent ceux qu'ils sont censés aider. "Les pauvres ne sont pas au bas de la pyramide du savoir, de l'éthique ou de l'innovation", s'agace-t-il. 


Il n'hésite pas à dénoncerl'action du gouvernement, des organisations internationales et même des grandes entreprises. "Tous développent des produits et services pour les plus pauvres depuis leurs sièges et bureaux lustrés. Nous commençons à en percevoir les effets négatifs. Les inégalités ne font que croître et la colère des plus démunis monte. Ils devraient plutôt investir dans les idées et l'imagination de ceux qu'ils cherchent à aider!", se désole-t-il. 

Alors que le gouvernement indien travaille à la création d'unmodèle d'innovation frugale adapté aux défis de l'Inde, Anil Gupta s'agace des effets d'annonce et de l'omission de certains chantiers essentiels. Il reproche par exemple au Conseil National de l'Innovation de Sam Pitroda, dont il est pourtant un membre actif, de ne pas se concentrer suffisamment sur un gisement crucial de solutions durables: l'innovation précoce

Très risquée par essence car nécessitant d'investir dans une large somme éparse de petits projets très innovants mais souvent hasardeux et très loin de la maturité commerciale, cette phase critique doit faire l'objet, selon Anil Gupta, d'un soutien systématique dans la durée que seul l'Etat est capable d'assumer. 


Anil Gupta veut changer les mentalités des élites et continue de mettre sur pied de nouvelles initiatives en faveur de ce grand réservoir de créativité que constitue le bas de la pyramide. "Nous avons récemment mis en ligne une nouvelle plateforme "techpedia" qui met en contact des étudiants en école d'ingénieurs et les innovateurs du secteur informel afin de développer des innovations et des solutions viables. A ce jour, le site comprend 150 000 projets d'ingénieriesur lesquels travaillent 400 000 étudiants répartis dans plus de 500 institutions!", s'enthousiasme-t-il. 

"La croissance durable dont nous avons besoin ne viendra pas des grandes entreprises", affirme-t-il sans pouvoir réprimer un geste d'exaspération. "Et l'esprit d'entreprenariat n'a jamais été si dynamique en Inde".